Medeina


"Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent." François René de Chateaubriand
Les anciens de Juodkrantè vous le diraient, avec les longues nuits d'hiver vient le hurlement des loups. Et c’est dans la Colline des Sorcières qu’il résonnait le plus, en particulier à l’approche du Solstice. Les loups d’argent, c’est ainsi qu’on les nommait. Autrefois.

Les hurlements commencèrent à se raréfier avec le temps. La faute à l’homme. Avec le temps, il ne croyait plus en rien. Avec le temps, il oublia pourquoi la Colline des Sorcières portait ce nom, et pourquoi 80 statues étranges se trouvaient là. Il y voyait là une simple curiosité locale et une attraction pour les touristes. Et la forêt n’était guère plus qu’une ressource à piller.

L’homme avait oublié Medeina.

La déesse de la Chasse et protectrice de la Nature avait la forêt de Juodkrantè pour domaine, et les loups d’argent était sa meute, ses gardiens. Au fil des siècles son domaine avait été profané, des arbres millénaires avaient été coupés et plusieurs générations de loups furent décimées. Ses 80 figures tutélaires n’effrayaient plus personne.

Oubliée, affaiblie, elle errait désormais avec les deux derniers descendants de la meute des loups d’argent. Aux yeux du monde, elle n’était qu’une ermite que les villageois évitaient. Elle ne pouvait plus supporter cette profanation, ni cette déchéance.

En désespoir de cause, elle immola ses deux compagnons et recueilli leur sang pour tracer des symboles sur le bois du premier chêne, découpé par les hommes il y a longtemps et réduit en morceaux par leurs machines ignobles. Elle put cependant sauver quelques glands dans l’espoir de perpétuer son espèce, et quelques branches en vue du rituel. Un sacrifice nécessaire, qui devait restaurer sa divinité perdue.

Elle prononça les incantations dans une langue étrange, qui ressemblait au sifflement du vent du nord sur une forêt dénudée par l’hiver. Une atmosphère glaciale tomba soudain autour d’elle, et pendant un temps elle garda les yeux fermés. Le résultat ne se fit pas attendre.

Elle écarquilla les yeux et pris sa gorge, elle ne pouvait plus respirer. Elle s’effondra sur l’autel. Une eau noire commença à couler par les commissures de ses lèvres s’échappa de sa bouche en un flot ininterrompu. Une folie furieuse déformait son visage en une horrible grimace.

Elle hurla.

Son hurlement n’était pas humain. Et ce n’était pas le hurlement d’une bête. C’était autre chose. Quelque chose de plus primordiale.

La profanation avait été plus profonde. Jusque dans les racines du premier chêne. Jusque dans le sang des derniers loups d’argent. La souillure de ce nouveau monde en était la cause.

Après tout, Juodkrantè signifie bien Rivages Noirs.

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